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M. Djibril Bodiam, Meilleur boulanger de France


M. Djibril Bodiam, Meilleur boulanger de France
M. Djibril Bodiam, Meilleur boulanger de France

Le concours national de la meilleure baguette de tradition française 2016 s’est tenu le 28 mai dernier sur le parvis de la Basilique Notre-Dame de Paris. Toutes les boulangeries de la région parisienne y étaient conviées, une occasion que Djibril Bodian, actuel meilleur boulanger de France et fournisseur de l'Élysée n'a pas manqué.


Djibril BODIAN, vous avez participé en 2010 et en 2015 à ce concours national, et à chaque fois, vous avez reçu le prix de la meilleure baguette de tradition. Ce prix prestigieux vous a donné une visibilité extraordinaire puisque pendant chacune des deux années de votre distinction, vous avez quotidiennement livré baguettes à l'Elysée. Qu'est ce qui a motivé votre intérêt pour la boulangerie, surtout au point de viser l’excellence dans votre profession ?

Tout d’abord, il faut dire que je suis fils de boulanger ; mon père avait démarré sa carrière de boulanger au Sénégal. Il est arrivé en France au début de l’année 1976, en laissant sa famille, pour poursuivre une carrière de boulanger dans l’Hexagone. J’ai donc eu l’opportunité de m’intéresser au métier de boulanger depuis mon enfance en voyant mon père quitter la maison tôt le matin souvent à minuit pour revenir vers 16h ou 17h dans l’après midi.

Au départ, je dois dire que c'est lui qui m’a véritablement transmis la rigueur et cet amour du métier. J’étais encore indécis jusqu’en troisième sur le choix du métier que je ferai dans ma vie. Et puis à force de voir mon père, j'ai fini par lui dire que j’aimerais devenir boulanger comme lui.

Dans un premier temps, il m’a conseillé de faire attention, parce que le métier de boulanger est une profession assez difficile. Il faut donner le meilleur de soi même et accorder beaucoup de temps à son travail. Ensuite, mon papa m’a fait savoir qu’à partir du moment où je faisais le choix de devenir boulanger, il n'accepterait pas que je revienne sur cette décision " Si tu décides de t’engager dans cette voie, il n’y aura pas de possibilité avec moi, de changer après".

J’étais donc prévenu sur mon choix et ses conséquences. Dès le départ, c’est cette motivation qui m’a donné la force nécessaire et une détermination à m’appliquer sérieusement et efficacement dans le métier de boulanger ; compte tenu du fait que mes parents refusaient que j’abandonne ce métier si je portais mon choix sur la boulangerie.

D'autant plus que, j’ai eu l’opportunité de voir mon père s’investir à 100% pour la réussite dans son métier de boulanger malgré la maladie, la fatigue, etc. C’est donc dans le même état d’esprit que j’ai démarré. Le début n’a pas été facile et de tout repos mais à chaque fois, mon papa savait

m’encourager et me soutenir pour que je poursuivre sereinement ce métier. Ce soutien sans failles de mes parents a été déterminant même si j’étais passionné par la boulangerie malgré tout.

Par ailleurs, dans l’éducation reçue de mes parents, mon père partait du principe qu’il a quitté son Sénégal natal, ses parents, sa famille et que malgré les obstacles, ses moyens limités, il a réussi néanmoins à faire une carrière de boulanger en France.

Il a quitté son pays d’origine pour un pays inconnu, en laissant tout ce qui était important derrière lui, pour assurer une qualité de vie meilleure à sa famille. Dès lors, ses enfants qui ont la chance d’avoir de meilleures conditions de vie en vivant en France, n'ont aucune excuse pour ne pas réussir dans leurs études, ou leur carrière professionnelle.

Nous avions donc le devoir de travailler également pour assurer une meilleure vie dans le futur.

Autrement dit, pour notre papa, s’il avait eu la chance de naître ou de grandir dans ce pays comme nous, il n’y a aucun doute qu’il aurait réussi dans n’importe quel métier ou dans les études. Vous comprenez aisément qu’en choisissant de devenir boulanger, il fallait réussir comme papa et faire beaucoup mieux encore pour prouver sa différence.

J’ai donc démarré ce métier de boulanger avec l’objectif d’être le meilleur ou tout au moins parmi les meilleurs en France.

J’ai commencé ce métier avec moins de handicap que mon père dans la mesure où il était déjà une source d’inspiration et un appui majeur pour ma réussite dans cette profession contrairement à lui qui n’a pas eu les mêmes opportunités.

Ainsi, j’ai eu l’instruction et l’éducation nécessaires pour atteindre les sphères les plus élevées du métier de boulanger en France. Aujourd'hui, je poursuis donc ce métier avec l’esprit de gagneur et la volonté de toujours faire mieux que dans le passé.

Le leader américain des droits civiques, Jesse Jackson, et premier candidat noir à la présidence américaine, était récemment invité en France, à l’occasion de la journée commémorative de l’abolition de l’esclavage et la traite négrière. Il affirmait, lors d’un discours au jardin du Luxembourg, en présence de François Hollande, Christiane Taubira et d’autres personnalités politiques et de la société civile, que l’égalité des droits n’était pas encore acquise pour tous.


Vous êtes un exemple au sein de la communauté noire de France ; vous avez réussi dans votre domaine au point de quitter du statut d’employé dans votre entreprise pour devenir employeur avecune vingtaine de salariés aujourd’hui dans la même boulangerie le Grenier  à Pain dans le 18ème arrondissement de Paris.

Quel conseil donneriez-vous à la diaspora africaine pour que ses membres réussissent leur  intégration dans l'Hexagone ?

Il est important d’éviter de se maintenir dans ce carcan tant apprécié par certaines personnes de ce modèle du Noir qui est fait pour être employé et non employeur ; toujours aux tâches difficiles au sein de la société française ou ailleurs dans le monde.

Il faut vraiment arrêter de croire à ce stigmate du Noir qui doit toujours rester ouvrier. Le Noir est aussi intelligent que les autres avec le même potentiel. Il n’est pas limité génétiquement mais ce sont les gens qui essaient de le limiter lorsqu'il n’a pas confiance en lui et en ses capacités humaines. Aujourd’hui, nous recevons les mêmes formations dans les mêmes écoles et nous

avons la possibilité de prouver le contraire, de ce que les autres veulent nous faire croire assez souvent.

Malgré toutes les frustrations et difficultés que nous pu connaître, au lieu de continuer à nous faire influencer, nous devons relever le défi pour être constamment meilleur ; ceci afin de nous faire respecter et de montrer la différence à chaque fois qu’il y a une occasion de le prouver sur le plan scolaire, professionnel, social, etc. La communauté noire doit s’organiser pour devenir une force afin de faire passer le message aux autres que nous ne voulons plus de ce qui s’est passé hier ou de la considération dans laquelle on continue de vouloir nous maintenir. Il est donc urgent pour chacun d’entre nous de prendre son destin en main et quand on sait que vous êtes compétent, il est plus facile de faire sauter les barrières dans lesquelles on aimerait vous maintenir.


L’Afrique a besoin de sortir du cercle vicieux du sous-développement et la diaspora africaine peut jouer un rôle très important dans le développement de nos États.

Quel message pouvez-vous transmettre aux leaders politiques des pays africains et à la diaspora africaine pour qu'ils apportent leur expertise au développement de ces États ?

Le message que j’adresserai à nos dirigeants en Afrique est de croire réellement aux valeurs africaines. Nous avons des exemples d’autres peuples du monde qui sont partis de si loin pour rattraper en si peu de temps leur retard au point d’inquiéter désormais les premiers dans leur développement rapide grâce à l’apport remarquable des citoyens de ces pays ou de leur diaspora respective.

La Chine est un exemple.

Aujourd’hui, on peut dire sans risque de se tromper que ce sont les Chinois qui dirigent le monde. Cette ascension du peuple chinois est le fruit de son travail, sa détermination et sa volonté de réussir.

L’Afrique a l’avantage d’avoir une importante ressource humaine et des richesses naturelles énormes. Il n’y a donc pas de raison que l’Afrique ne puisse pas jouer à arme égale avec les autres, si nous en prenons conscience dès à présent et relevons le défi du progrès dans les prochaines années.


Propos recueillis par Ferdinand Mayega


Publication : 09-2016

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